17.12.2007
Salut Joseph
Elle aimait regarder ses mains. Des mains que le travail avait sculptées comme le bois qu’il travaillait. Elle aimait regarder ses mains blanchies de sciure et parfois ensanglantées lorsque la fatigue ou la maladresse se mettait de la partie. Parfois, quand l’ouvrage lui en accordait le loisir, elle se rendait en cachette juste en face de l’atelier. Elle voyait de là les mains expertes dompter les bois les plus rebelles, leur donner vie et forme avec une infinie patience. La sueur perlait à la racine des poils, et, sous l’éclat du soleil, parait ses mains de nacre. Heureux l’homme à qui étaient ces mains, heureuse la femme à qui elles étaient promises.
Vint le jour où elle du annoncer la nouvelle. Elle y avait réfléchi, dix fois, cent fois, sans trouver les mots. Elle dirait, bien sûr, les mots mêmes du messager, mais sans l’éclat, sans la présence. Jamais elle ne s’était sentie aussi seule, elle qu’on avait dit heureuse. Les pensées s’entrechoquaient, mêlant le désespoir et l’espérance. Et plusieurs fois, une pensée fulgurante la traversa : elle crut apercevoir ces mains qu’elle aimait tant s’abattre sur elle et la repousser.
Elle parla. Les mains ne bougèrent pas. Puis elles se tordirent comme de vieilles racines en feu, se communiquant l’une à l’autre l’intense souffrance. Puis elles remontèrent jusqu’au visage pour masquer les larmes. Elle n’en vit plus que le revers, elle n’en vit plus que le refus.
Le lendemain, elle ne voulut voir personne. Comment était-il entré ? Pourquoi ne l’avait-elle pas entendu ? Elle sentit deux mains sur ces épaules, et le fardeau qui l’accablait se fit léger. Au bout des mains, un sourire bienveillant, le messager était passé. Dès lors, s’étaient ensemble qu’ils allaient attendre, celui qui un jour verrait ses mains percées de les avoir trop tendues, la paume ouverte, offerte.
Salut Joseph, toi qu’on oublie trop vite au fond de l’atelier. Salut Joseph, toi qui as vu ta vie basculer pour un enfant que tu n’avais pas désiré. Salut Joseph, toi qui un instant a hésité. Et si ta main s’était fermée ? Et si ton poing s’était levé devant le messager ?
Bernard Bolay
03:55 Publié dans Pôle Evangélisation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Annonciation, Salut Joseph


